Le secteur de l’enseignement supérieur, considéré comme un axe de travail prioritaire par les deux parties, a fait l’objet de plusieurs engagements. C’est en ce sens que l’Université Internationale de Rabat a été mise à l’honneur par les deux premiers ministres qui « ont enregistré avec satisfaction les avancées du projet d’Université Internationale de Rabat, partenariat public privé novateur». Il a été notamment souligné « l’engagement de l’Etat marocain et de la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG) » dans ce projet.
Publication. "Obama au Caire" par le Pr. Abdelwahab Mesddeb.
En exclusivité sur le site de l'UIR, une relecture du discours du président américain Barack Obama au Caire par le Pr Abdelwahab Meddeb.

Cet appel à réviser ses représentations pour restaurer la dignité de l’autre est la condition qui instaure le respect véritable. En réinscrivant l’islam dans l’imaginaire occidental, Obama mène une opération d’intégration qui met fin à l’exclusion dont les musulmans souffrent. Louis Massignon repère l’archéologie de cette exclusion dès le commencement : il revient à la figure du premier exclu, Ismaël, fils de la servante Agar, enfant des amours ancillaires d’Abraham ; c’est en effet d’Ismaël que procède, selon le mythe, la descendance muhammadienne. D’ailleurs, à l’époque médiévale, les musulmans étaient appelés par les juifs les Agariens ou Ismaëlites. Dans cette exclusion de l’islam par les judéo-chrétiens, les musulmans vivent une de leurs blessures narcissiques. Cette blessure était assumée, soignée par la discipline intérieure tant que le musulman, et particulièrement l’Arabe, était adossé sur une morale aristocratique, mue par l’esprit chevaleresque et les lois de l’hospitalité accordant statut d’hôte à l’étranger , même lorsque celui-ci se présentait en agresseur ou en envahisseur.
Ainsi s’identifie la figure de l’émir Abd el-Kader qui, malgré la défaite face aux Français, ne leur en a jamais gardé rancune. Cette morale aristocratique est demeurée active, même à l’époque coloniale. Elle illuminait les âmes des peuples réduits à la misère et à la frustration. Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1920, avec l’émergence des semi-lettrés sur la scène politique des sociétés islamiques, que va s’imposer la morale du ressentiment, par laquelle le zélateur d’islam réagit à la domination occidentale ; refusant l’exclusion, qu’il vit comme une humiliation, il décide d’emprunter la voie de la violence (fût-elle l’alliée du crime) pour répondre à l’autre qui le réprime. C’est ce terreau qui a accueilli la graine intégriste. Là, elle a germé, poussé et crû. A l’ombre de sa plante vivront les Frères musulmans dont certains se mueront en adeptes d’al-Qaïda.
Le discours intégrateur d’Obama cherche à libérer l’islam de la figure du ressentiment qui prospère dans la sphère d’influence d’al-Qaïda. L’intégration de l’islam débute avec la reconnaissance de la dette que la civilisation a envers lui. Obama le fait simplement, clairement, avec précision. En quelques phrases synthétiques, il livre au sens commun ce qui est déposé dans les laboratoires des historiens. Ne se contentant pas d’inscrire dans une diachronie commune l’apport des musulmans à l’astronomie, aux mathématiques, à la médecine, il évoque aussi leur contribution au vif de la beauté par la calligraphie et l’architecture, offrant des espaces propices à la contemplation et à la méditation.
Plus encore, Obama active la référence islamique, il la désenclave, la fait circuler comme matière capable d’enrichir l’humain. Dans ce but, il cite en un premier temps par deux fois le Coran, choisissant des versets qui peuvent guider aussi bien les musulmans que tout autre humain. Aussi est-ce en tant que non musulman, en tant que chrétien proclamé qu’il use de la référence coranique. Ainsi du verset 70 de la sourate XXXIII (on en trouve une autre occurrence en IX, 9) : « Craignez Dieu et dites le dit juste » (la traduction officielle américaine dit : « Craignez Dieu et dites toujours la vérité » ; or, sadîd veut plutôt dire « juste, droit, qui vise et atteint sa cible » ; il s’agirait en somme d’un dit « efficient » ; Jacques Berque traduit sadîd par « adéquat »). À cette citation Obama décide de se conformer en enchaînant avec aisance ses propos devant le public cairote : son discours dira la vérité, visera droit,
sera juste, efficient, adéquat. Aussi ne réservera-t il pas sa pensée intime aux confidences qu’on échange derrière une porte close : il lui donne une forme franche pour qu’elle soit connue urbi et orbi. Il respecte ainsi la règle qu’il s’est déjà donnée dans son discours sur la race en Amérique , lorsqu’il était candidat à la présidence et répondait aux propos haineux de son pasteur, le révérend Wright, homme du ressentiment. Le politique sera désormais fondé sur le discours vrai qui n’élude pas les problèmes, mais les cerne afin de les traiter.
C’est dans cet esprit qu’Obama expose le premier des six points qu’il développera, celui qui a trait à la violence et à l’action meurtrière menée par les extrémistes d’islam. Remarquez qu’il se démarque du discours néo-conservateur adopté par Bush en évitant de les désigner par les termes « terroristes » et « fascistes islamiques ». À cette étape, il convoque sa deuxième citation coranique, pour s’adresser aux musulmans adhérant aux actes de leurs coreligionnaires qui sèment la mort en tuant des innocents au nom du Dieu et font de cet acte criminel une œuvre pie qui accorde l’absolution du martyre. Obama condamne l’homicide en s’appuyant sur sa révocation radicale par le Coran (V, 32) : « Tuer une âme non coupable du meurtre d’une autre âme ou de dégâts sur terre c’est comme d’avoir tué l’humanité entière ; et faire vivre une âme c’est comme de faire vivre l’humanité entière. » En recourant à cette référence scripturaire, le président américain fustige les violents criminels parmi les musulmans, ceux qui agissent par ressentiment. Grâce à un matériau coranique, il met au ban ceux des muhummadiens qui invoquent l’exclusion et l’oppression subies par l’Islam pour légitimer et conduire leurs actions funestes.
En outre, sur le parcours de sa performance argumentative, le résident de la Maison Blanche utilise deux autres références puisées dans le corpus saint pour faire participer l’Islam à la convivance dont nous avons besoin aujourd’hui. De cette convivance, se souvient encore Obama, l’Islam était capable à l’époque de sa grandeur, aux heures de gloire de Bagdad et de Cordoue. Et l’éclat du passé le prédispose à être le partenaire du présent et du futur. Obama l’attache au projet de la communauté à venir, celle qui devrait rassembler les humains en préservant leur diversité et leur différence. La communauté à venir s’inspire aussi de la formule latine devenue devise officielle des États-Unis et citée par Obama : E pluribus unum (« faire de plusieurs un seul »), principe impérial romain, réorienté par l’universalisme catholique et que nous pouvons adopter à notre tour pour la mondialité vers laquelle avance notre siècle.
La première de ces deux références étoffant les propos d’Obama provient du Mi’râj, le récit qui narre l’Ascension du Prophète, où il est dit que Muhammad a prié dans les cieux avec Jésus et Moïse. Le voyageur céleste étant parti de Jérusalem, Obama cite cette scène qui rassemble pour l’ériger en symbole de la ville trois fois sainte, dont une des vocations est d’être partagée entre juifs, chrétiens et musulmans. Bref, comme le suggère Nicolas de Cues, Jérusalem serait la capitale de la religion universelle nichée dans les plis de toute religion particulière. C’est cette vision – qui est aussi celle de Kant et des Lumières – que propose Obama en s’adressant du Caire au monde selon des modalités discursives restaurant la potentialité persuasive de la rhétorique en politique.
Enfin, le président américain accorde à sa dernière référence coranique une fonction conclusive, mettant le Livre révélé aux musulmans à la hauteur du Talmud et de la Bible, donnant ainsi crédit éthique au Coran auprès des Écritures judéo-chrétiennes : un tel acte d’intégration vise à affermir la convivance entre juifs, chrétiens et musulmans dans le respect et la reconnaissance des uns par les autres, pour mettre fin au déni et à l’exclusion sur lesquels prospèrent les malfaisants qui creusent encore la malignité du mal. À côté du Talmud et de la Bible, donc, le Coran est repris par Obama lorsqu’il dit en XLIX, 13 : « Humains ! nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Nous avons fait de vous des peuples et des tribus pour que vous vous connaissiez mutuellement. » Cette notion coranique de ta’âruf, qui recommande la reconnaissance par la fréquentation mutuelle, converge vers l’horizon de paix tracé à partir de citations puisées dans le Talmud et la Bible.
Tous les autres points qui constellent le discours cairote signalent qu’Obama n’a rien occulté ni concédé ; mais il est vrai que les causes de friction et les litiges sont énoncés avec une élégance qui laisse sa part à l’implicite, pour n’avoir pas à apparaître comme un donneur de leçon. Même si l’on y trouve à redire, je ne m’attarderai pas sur ce qu’il a exposé à propos de l’Iran, de la démocratie, de la liberté religieuse ou du droit des femmes. J’orienterai plutôt mon regard vers la séquence consacrée au conflit en Terre sainte.
Obama exhorte musulmans et Arabes à reconnaître Israël ; il les convie à assimiler les raisons objectives de la légitimité d’un État pour les Hébreux, comme remède radical aux millénaires méfaits de l’antisémitisme, lequel a connu son acmé dans l’inouï de l’Holocauste. Tout en insistant sur cet impensé islamique et condamnant sans détour le négationnisme, il n’éclipse nullement les conséquences tragiques de la création d’Israël, à savoir la souffrance du peuple palestinien ainsi que l’oppression et la spoliation qu’il subit au quotidien. Il propose cependant aux mêmes Palestiniens de se détacher de la violence, laquelle conduit à une impasse ; il leur projette la réussite de ceux qui ont autant souffert qu’eux : les Noirs, de l’apartheid en Afrique du Sud ou de la ségrégation en Amérique. À travers cette analogie de bon aloi, il suggère que la sortie du malheur a été conduite par Nelson Mandela et Martin Luther King en usant de moyens autres que l’affrontement mortel contre des machines répressives aux réactions disproportionnées.
Beaucoup, ici et ailleurs, ont critiqué ce discours, en le jugeant utopique, lénifiant, irénique, non politique. Certains pensent que ce ne sont là que des mots et qu’il faut attendre les actes. J’estime que ces critiques manquent leur objet. Car ce discours compte pour les principes qu’il pose. Son auteur n’ignore pas que la voie politique, celle qui est censée mettre en pratique ces principes, est âpre, difficile, malaisée, qu’elle exigera « persévérance et patience », selon ses propres mots. Mais, pour nous, la lettre du principe est majeure : ne nourrit-elle pas le foyer de lumière qui a pour vocation d’éclairer l’action ? Peu importe si pour l’heure l’acte déshonore le principe. Dans ce manquement, nous ne percevrons qu’un contretemps où l’acte juste se trouve différé. Car l’accident n’ébrèche pas l’essence. Et le recours au principe clairement exprimé saura ajuster l’acte, le corriger, le projeter dans un futur qui aménagera au mieux son possible avènement.
Abdelwahab Mesddeb : 30/06/2009 17:51
